21
Feb
2015

"Imitation Game" (traduction française du titre original "The Imitation Game") est un film biographique sur le mathématicien anglais Alan Turing, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un bon film, mais je suis resté sur ma faim.

Contexte

L'affiche du film

Je pensais que tout le monde connaissait l’histoire : Turing est un de mes "héros", ou en tous cas un de mes personnages historiques préférés, mais puisque l’affiche dit "vous ne connaissez pas cet homme, pourtant, il a changé nos vies", je vais détailler un peu le contexte.

L’histoire se passe pendant la Seconde Guerre mondiale : le conflit fait rage en Europe, et les Alliés cherchent désespérément à "casser" le code utilisé par les nazis pour chiffrer[1] leurs communications. Alan Turing rejoint alors Bletchley Park, le domaine abritant le centre très secret d’analyse des communications ennemies.

Les codes secrets existent depuis l’antiquité, mais deviennent incontournables au 20e siècle, en partie grâce à l’introduction de machines capables chiffrer un message en quelques instants alors qu’il faudrait des heures pour faire les mêmes calculs à la main, et d’autre part, car toutes les armées communiquaient alors par radio. Ces ondes ont l’avantage de pouvoir aller très loin et atteindre de très nombreuses personnes, mais leur inconvénient est de pouvoir aller très loin et atteindre de très nombreuses personnes, ce qui n’est pas idéal en temps de guerre. Les alliés pouvaient capter ce que disait l’état-major à ses troupes, mais ne pouvaient rien comprendre.

La machine utilisée par les nazis était Enigma ; elle ressemble à une machine à écrire reliée à un panneau de petites lampes, chacune correspondant à une lettre. Pour chiffrer un message, il suffisait ensuite de taper le message sur le clavier et noter la lettre qui s’allumait sur le tableau.

Assez de contexte historique, il est temps de critiquer ! Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais, mais je suis ressorti un peu déçu de la salle de ciné. Je venais de voir un bon film, c’est certain, mais je n’ai pas ressenti l’émerveillement, l’admiration qu’on peut avoir en découvrant la vie d’Alan Turing et ses travaux.

Attention, la suite de ce billet dévoile tout ou partie de l’intrigue.

Technique

Une machine Enigma de 1940. © Wikipédia
Une machine Enigma, modèle de 1940

Déjà, j’ai trouvé qu’il n’y avait pas assez de détails techniques sur Enigma, ses forces et ses défauts de conception, ou sur les différentes façons d’attaquer ce code. Comme vous vous en doutez, je connais assez bien et je m’intéresse beaucoup à ce genre de choses.

Mon avis et sans doute biaisé, mais je ne pense pas que ces sujets soient forcément rébarbatifs pour le grand public. Il y a pas mal de vidéos sur YouTube (je pense surtout à Numberphile (en anglais)), de livres ("l’histoire des codes secrets", de Simon Singh) et divers podcasts qui arrivent à rendre ça fascinant.

J’admets que je place la barre un peu haut ; après tout le film montre que l’équipe parvient finalement à casser Enigma en se servant de mots qu’ils pensent trouver dans le message en clair, en argot on appelle ça un "crib", une attaque à texte clair connu (en anglais known-plaintext attack ou KPA). Si un film détaille trop peu son contexte alors l’histoire pourrait être transposée à n’importe quel autre sujet : <scénario générique 'personnage excentrique + 'intrigue romanesque' N° 214>

Musique

Alexandre Desplat, © alexandredesplat.net
Alexandre Desplat

La musique du film a été composée par Alexandre Desplat et est nommée aux Oscars. Desplat est même nommé deux fois cette année, pour The Grand Budapest Hotel et The Imitation Game.

Pour avoir un aperçu de son processus de création, écoutez le dernier épisode du podcast Song Exploder (maximumfun.org/song-exploder), où il décompose chaque partie du thème du film. Si vous intéressez à la musique, ou si vous aimez savoir comment les choses sont faites, je vous conseille de vous abonner à ce podcast.

Véracité historique

J’ai cherché "The Imitation Game Historical Accuracy", sur les interwebs, je n’ai pas été déçu. Dans un article du Guardian, Tunzelmann aborde plusieurs passages en désaccord avec l’Histoire. Certains sont mineurs mais le reste est assez dérangeant.

Il y a par exemple cette histoire d’espion soviétique que Turing aurait couvert pendant la guerre. Ensuite il y a la personnalité même d’Alan : Benedict Cumberbatch le joue presque anti-social ou souffrant d’une forme d’autisme, alors que ses biographes s’accordent sur le fait qu’Alan avait un sens de l’humour, des amis, et savait travailler avec d’autres.

Il était quand même un peu "bizarre", c’était un mathématicien après tout. Smiley qui sifflote

Homosexualité

Dans le film, un policier découvre l’homosexualité de Turing en essayant de prouver qu’il est un espion soviétique (encore !). La vérité est + simple et un peu tragique : c’est Alan lui-même qui l’a dit à la police après les avoir appelés pour un cambriolage. Quand les policiers lui demandent s’il suspecte quelqu’un, il leur parle d’une connaissance de son petit ami… smiley triste

Le film n’insiste pas davantage sur la façon dont les homosexuels ont été traités au Royaume-Uni à cette époque, ce qui peut se comprendre : personne n’aime un film didactique. En revanche si vous-même ou certains de vos proches ont une mauvaise image des personnes LGBT, parlez-leur de Turing : ses recherches ont écourté la 2e Guerre Mondiale de 2 ans et ont ouvert la voie à l’informatique et l’intelligence artificielle. Heureusement qu’on a arrêté et "castré" ce dangereux criminel.

Comme on peut le lire dans une série de petits textes pendant l’épilogue, Alan Turing a été pardonné à titre posthume par la Reine le 24 décembre 2013, ce qui est aussi sujet à controverse. Une lettre ouverte signée entre autres par Benedict Cumberbatch et Stephen Fry demande au gouvernement anglais de pardonner ou de s’excuser pour les 49 000 autres personnes qui ont été accusées du même crime que Turing.

Pour ma part, je suis d’accord qu’il faudrait un geste, des excuses, un don caritatif ou une loi pour honorer leur mémoire, mais un "pardon" me gène et sent le révisionnisme. C’était la loi à l’époque, ils ont été jugés et punis par leur pays. Il faut maintenant faire un sorte que ça ne se produise plus jamais.

Ce qui motive Turing

Allez, encore une petite critique et je vous libèresmiley de base. Dans le film, Turing baptise sa machine "Christopher" en honneur de son ami d’enfance disparu brutalement. En vérité, la machine s’appelait "Victory", et ce type de machines s’appelaient "bombes". Cette différence semble mineure, mais je pense que c’est ça qui m’a déçu dans ce film.

Imitation Game change complètement ce qui motivait Turing en suggérant que ce génie, incapable de comprendre les humains, voulait juste un compagnon robot qui l’aimerai et ne le quitterai jamais. Cela me rappelle ce qu’avait dit Mark Zuckerberg au sujet de The Social Network :

"The whole framing of the movie […] is that the whole reason for making Facebook is because I wanted to get girls, or wanted to get into clubs. They [the film's creators] just can't wrap their head around the idea that someone might build something because they like building things"

Traduction : "Tout le scénario s’appuie sur l’idée que j’ai créé Facebook pour impressionner les filles, ou pour être invité dans des clubs. Les créateurs du film n’arrivent pas à concevoir que quelqu’un puisse construire quelque chose car ils aiment construire des choses"

Mark Zuckerberg, dans un article de 2010

En conclusion…

Imitation game est un très bon film ; la musique et les images sont superbes, les acteurs (notamment Benedict Cumberbatch) sont évidemment très émouvants. Mais une œuvre d’art peut être réalisée avec une technique parfaite sans pour autant arriver à communiquer quelque chose.

Je suis très content de voir l’histoire de ce génie au cinéma, mais je pense que ce film est vraiment passé à côté de quelque chose d’exceptionnel. L’épisode "The Turing Problem" du podcast Radiolab parvient en 20 minutes à faire partager tellement + de choses !

Ils expliquent par exemple en quoi le concept de "machine universelle" était révolutionnaire : à l’époque de Turing, une machine ne pouvait faire qu’une seule chose, et un "ordinateur" (ou "calculateur") était un être humain chargé de faire des calculs à longueur de journée[2]. Si aujourd’hui l’idée qu’on puisse "reprogrammer" une machine nous paraît presque normal, c’est parce qu’on a tous intégré les concepts dont il a posé les bases.

Image tirée de l'épilogue

 

Notes

[1] Les mots "cryptage" et "crypter" sont à éviter. En français on parle de "chiffrement" et de "déchiffrement" quand on a la clé du message, et de "décryptage" quand on n'a pas la clé, Cf. ryfe.fr/2011/08/les-mots-crypter-et-cryptage-n’existent-pas

[2] Cf. fr.wikipedia.org/wiki/Calculateur_humain

Commentaires

1.Commentaire de l'auteur, le 26 f?vrier 2015 (09 h 12) :

Les Oscars sont passés, et Imitation Game n'a été récompensé que dans une catégorie. l'Oscar du meilleur scénario adapté a été remporté par Graham Moore (qui s'était inspiré du livre "Alan Turing: The Enigma" d'Andrew Hodges).

Le compositeur Alexandre Desplat a bien été récompensé, mais pour The Grand Budapest Hotel.

2.Commentaire de l'auteur, le 01 mars 2015 (09 h 05) :

Dans cet article du Times (en anglais), le réalisateur Morten Tyldum explique que la véracité historique était très importante pour lui, mais qu’il a fait certains choix par manque de temps. En ce qui concerne le nom de la machine, notamment, il explique :

The machine was inspired by Christopher. We know this because he wrote letters to Christopher’s mom his whole life. We know that from his journals, his obsession about recreating a consciousness that he lost—Christopher. How do we communicate that onscreen without making it a lecture? By naming the machine Christopher.

La machine était inspirée par Christopher. On le sait, car il a écrit à la mère de Christopher durant toute sa vie. On sait grâce à ses journaux personnels qu’il était obsédé par l’idée de recréer un esprit qu’il avait perdu — Christopher. Comment montrer tout ça à l’écran sans être didactiques ? En nommant la machine Christopher.

 

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Manu