Écriture inclusive : l’Académie française n’a pas tort

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L’Académie française n’a pas tort

Vous avez sans nul doute lu ce court communiqué de l’Académie française d’octobre 2017 qui rejette « l’écriture dite inclusive », en estimant que la multiplication des façons d’écrire constitue un « péril mortel » pour notre langue.

Bien que l’expression « péril mortel », légèrement alarmiste (à peine. un chouïa.), ait fait lever au ciel de nombreuses paires d’yeux, le problème de multiplication des façons d’écrire existe bien. Dans ce tract de « l’assemblée de chômeuses, chômeurs et précaires » partagé par @nothing_2loose en décembre[1], on en trouve 4 formes différentes :

1 tract, 4 manières d’écrire de façon inclusive :
Chômeuse/Chômeur, MigrantE, chomeur.euses
(et dans le tweet : chômeu(r)ses)

Donc bravo à l’Académie française, qui a bien identifié un problème en train d’apparaître dans la langue. Ici s’achève la section « positive » sur l’Académie française, passons au reste de l’article :

L’Académie française a tort

Dans son communiqué, l’Académie commet la même erreur que la plupart des commentaires basiques qu’on trouve sur le web (un comble !) : nulle part elle ne définit ce qu’elle entend par « écriture inclusive ».

Est-ce qu’il s’agit :

  • D’écrire de préférence « les citoyens et citoyennes » plutôt que « les citoyens », comme le propose Microsoft Word[2] ?
  • De mettre le féminin en premier (« les candidates et les candidats ») ?
  • De ne plus utiliser les parenthèses pour abréger la forme féminine d’une expression, mais d’utiliser à la place un point médian (ou milieu), un point, des tirets, une majuscule (« les candidatEs »), ou encore en collant les deux terminaisons l’une après l’autre (« développeureuse ») ?
  • De féminiser les titres et les noms de métiers (professeure, cheffe, auteure [ou autrice], avocate…) ?
  • D’utiliser de nouveaux mots tels que iel pour « il et elle », ou celleux pour « celles & ceux » ?
  • De modifier les règles d’accord : supprimer le fameux « le masculin l’emporte sur le féminin » au profit d’une règle de proximité (« femmes et hommes sont forts / hommes et femmes sont fortes ») ?
  • Et cetera, et cetera.

Puisque l’Académie ne précise pas ce qu’elle entend par « l’écriture dite inclusive », je suppose qu’il faut comprendre l’expression par son sens le plus large, et que l’Académie refuse qu’on écrive « les citoyens et citoyennes ».

Passons sur le fait que la France est un des rares pays (le seul ?) à posséder une institution comme l’Académie française, avec pour mission de « veiller sur l’état de la langue et de rappeler son bon usage[3] ».

Après tout, pourquoi pas ! On pourrait voir l’Académie comme un organisme de normalisation tel que l’AFNOR. Il pourrait être intéressant d’avoir une institution capable d’étudier les tendances de la langue, et de proposer des solutions prenant en compte les évolutions de la société, l’histoire, l’accessibilité et la typographie sur le web… Il y a de quoi faire !

Pourtant, on entend rarement l’Académie, sauf quand elle publie ce genre de communiqué bref et sec. Si on considère l’Académie comme un organisme de normalisation, on reste sur notre faim.

Par exemple, en 2017 l’AFNOR a lancé une consultation afin de normaliser la disposition des claviers d’ordinateur[4]. Vous vous êtes peut-être déjà rendu compte que les claviers « français » n’ont pas toutes les lettres de la langue française[5] : majuscules accentuées ou avec cédille, guillemets français, ligatures œ et æ…

En voilà un beau sujet, qui pourrait profiter des lumières de l’Académie française ! Malheureusement, elle ne participe pas à la consultation[6], et sauf erreur de ma part elle ne s’est pas exprimée sur le sujet.

Enfin, —pour revenir au sujet de ce billet— si le principal problème est qu’il existe une foultitude de façons d’écrire de façon inclusive, l’Académie n’a qu’à en choisir une, tout simplement !

Toulouse, octobre 2016
photographie d'un graffiti inclusif : « piétons » devient « piéton·es »

Notes


  1. Je sais qu’on va me dire « le souci c’est le chômage, pas la typo. », mais c’est un exemple assez frappant du problème dont parle l’Académie française. ↩︎

  2. Proposé dans Word de façon optionnelle, mais ça a quand même énervé certaines personnes (Koztoujours…) ↩︎

  3. Jean d’Ormesson, « Depuis sa fondation en 1635 », Bloc-notes d’avril 2012. ↩︎

  4. l’AFNOR devait présenter le résultat de cette consultation en janvier, mais la date a été reportée au mois de juin 2018. (source) ↩︎

  5. Au passage, notez que le clavier québécois a bien toutes les lettres, lui : « Le clavier québécois normalisé » ↩︎

  6. Liste des membres qui participent au projet (afnor.org) ↩︎