26
Nov
2012

Épouvantail

Le mariage “pour tous”, ou mariage homosexuel, fait débat en France en ce moment, alors que le projet de loi l'autorisant va être étudié en début d'année prochaine. Je suis tombé par hasard sur un article de Roland Hureaux pour Atlantico.fr, dans lequel il dénonce la faiblesse des arguments du “pour”. Commençons par là.

Photographie de M. Hureaux

L'article en question cherche à démonter, un par un, ce que l'auteur considère comme les arguments de l'autre camp. En rhétorique, on appelle ça un épouvantail : “Voici ce que mon adversaire pense, et c'est faux parce que x”.

M. Hureaux se ridiculise dès le départ par son choix de mots : les arguments du pour seraient un “chantage inacceptable” qu'il faut “démasquer”, on a même droit au mot… “terroriste”smiley bravo

Les arguments pour, “démasqués”

La fausse modernité

On dit souvent que cette ouverture du droit au mariage est un progrès, que cela va “dans le sens de l'histoire”. M. Hureaux s'offusque de cet argument, qu'il considère terroriste, en citant deux ou trois moments de l'Histoire où "le sens" n'était pas celui qu'on croyait.

On peut pourtant dire ça autrement, par exemple :

“Vos enfants se souviendront de vous comme nous voyons ceux qui refusaient
l'égalité des droits aux femmes et aux noirs”
“Vous êtes du mauvais côté de l'Histoire, et vos co**eries mourront avec vous”.
Poster en anglais sur le mariage homosexuel

L’égalité entre qui et qui ?

M. Hureaux nous annonce ensuite que le droit de se marier est déjà universel,

Le mariage, le vrai, est permis à tous ; il est permis à tout homme de se trouver une femme et à tous les deux d’aller en mairie s’engager ensemble.

Roland Hureaux

C'est l'argument de taré de Michele Bachmann (article en anglais), qui n'a vraiment ni queue ni tête. Mais ne passons pas trop vite sur le mot "le mariage, le vrai" : De quel mariage parle ici l'auteur ?

Je suppose qu'on ignore ici les couples homosexuels mariés du Canada, Espagne, Portugal, Argentine, Danemark, Suède, Norvège, Islande, Belgique, Pays-Bas, et d'Afrique du Sud. On oublie aussi les 48 pays où la polygamie est encore autorisée, ainsi que, historiquement, les polygames mormons, les couples homosexuels de la Chine antique et de l'Empire romain. (cf. 31 arguments against gay marriage, newhumanist.org.uk)

L'auteur tente ensuite de changer de sujet, et disant que le vrai drame, se sont les femmes célibataires, qui ont du mal à trouver un compagnon… heu, ok.

On nage dans le n'importe quoi quand Roland Hureaux écrit, sans plaisanter :

Que signifie un droit égal pour des gens qui se sont mis volontairement dans des situations hétérogènes ? Si je choisis de faire une carrière civile, vais-je revendiquer les droits des militaires ?

Roland Hureaux

J'aimerai que M. Hureaux se pose cette simple question : S'il s'agit d'un choix, à quel age a-t-il choisi d'être hétérosexuel ?

La sempiternelle accusation d’homophobie

Ah oui, la sauterelle accusation d'homophobie. M. Hureaux n'est pas homophobe, il a d'ailleurs beaucoup d'amis homosexuels. Il prétend que sa position n'est mue que par l'intérêt de l’État, de la République, ce qui est un peu fort.

J'ai déjà cité les pays où le mariage est ouvert à tous, je ne pense pas que ces états aient implosé depuis le passage de la loi, il s'agit au contraire de pays placés très haut dans le classement de la qualité de vie.

« Mais s’ils s’aiment ! »

Quatre amis peuvent jouer aux cartes tous les soirs au même bistrot depuis trente ans sans avoir besoin d’une reconnaissance légale.

Roland Hureaux

Mais bien entendu, des amis qui jouent aux cartes, c'est exactement comme un couple qui s'aime et veut se marier. On est en plein délire.

Qui est vraiment libéral ?

Attention, je rappelle que sur Atlantico, “libéral” n'est pas un gros mot. Je me sens libéral sur certaines questions, y compris celle-ci, et me demande si c'est à l'état de dicter qui peut épouser celui ou celle qu'il aime. À partir d'ici, Roland Hureaux sort les arguments homophobes à la pelle :

Laïcité : la fausse et la vraie

M. Hureaux réduit ensuite la position des "pour" un simple sentiment antireligieux, "Les titulaires de ces autorités ont au minimum  le droit de se prononcer comme citoyens" (qui a dit le contraire ?).

On ne rejette pas les arguments des religieux parce qu'ils sont religieux, mais parce qu'ils sont mauvais, même répetés en boucle : les couples homosexuels sont moins aptes, ce n'est que du sexe, ça ouvre la porte à la pédophilie, et c'est écrit comme ça dans mon livre vieux de 6.000 ans.

L'argument religieux "c'est pêché" est parfois changé en "ce n'est pas normal" par certains hommes politiques (Jospin) qui ne veulent pas passer pour réactionnaires. Ici, on oublie encore que l'homosexualité à toujours existé, et était même acceptée, dans certaines cultures.

Une revendication à satisfaire ?

L'auteur termine avec le couplet "La vérité est que l’immense majorité des homosexuels se fiche du mariage. Elle est aussi qu’ils n’envisagent nullement de se marier", qui est bien sur dénué de toute référence à quelconque étude, statistique, ou même sondage. C'est La Vérité, on vous dit.

D'autres arguments

Si vous lisez l'anglais, je vous invite à aller lire 31 arguments against gay marriage (and why they’re all wrong), de Jason Wakefield, qui liste et démonte 31 arguments rabâchés par les opposants au projet de loi.

Pour ma part je terminerai par ces mots, du sage Louis CK.

Ça n'aura aucun effet sur votre vie, qu'est ce que ça peut bien vous faire ?
a Louis CK quote

Commentaires

1. le 26 novembre 2012 (15 h 32), par KG :

Ce qui "m'embête" avec cet article, c'est qu'au final les arguments "pour" avancés ici sont les moins bons, voire des arguments jamais avancés (par les représentants des homosexuels, bref ceux vraiment concernés par la question), par exemple le coup du "mais ils s'aiment". Désolé non, ce n'est pas un argument ça. D'ailleurs il ne me semble pas que les articles de loi sur le mariage parlent d'amour, juste de vie commune, d'assistance mutuelle, etc.
Même moi qui suit "pour", je trouve pourris les arguments "pour" cités ici.
Donc forcément c'est facile de d'expliquer pourquoi des arguments faiblards sont mauvais.

Il a délibérémment ignoré les meilleurs arguments "pour" (au hasard : le bien être de l'enfant qui vit déjà aujourd'hui au sein d'une famille homosexuelle - mariage ou pas, elles existent, le PACS ne protégeant pas grand chose au final), probablement parce que trop difficile à éluder (eh oui, il faudrait justifier, sourcer... Trop dur).

Et j'approuve totalement la conclusion de cet article :)

2. le 24 janvier 2013 (13 h 39), par PH de Kaliseo :

@KG : je ne suis absolument pas d'accord avec vous. La plupart des arguments avancés ici me semblent très pertinents, sauf peut être le "mais ils s'aiment". Par contre je trouve que vos arguments ont, eux, rien à voir avec la question. Par exemple "le bien être de l'enfant qui [...] d'une famille homosexuelle". Il faudrait arréter de mélanger la question du Mariage et celle de la Filiation. Ce sont deux questions différente en Droit Commun et elles font l'objet de parties différentes dans le Code Civil (respectivement Titre V et Titre VII).

Ensuite il faudrait dépassionner ce débat. Le Mariage est un contrat synallagmatique, au même titre que la Vente, point final. Les raisons autour de ce contrat et le "folklore" qui l'accompagne on s'en moque pas mal. Pour ma part, je ne vois pas pourquoi ce type de contrat ne serait pas ouvert aux personnes de même sexe. La nature contractuelle du mariage en fait une liberté individuelle qui ne concerne que les cocontractants et non les Tiers, où alors il faudrait aussi se prononcer sur le fait de savoir si les femmes de 75 ans ont le droit d'acheter un poireau au marché ...

3. le 24 janvier 2013 (15 h 07), par KG :

On est bien d'accord :). Mais je trouve quand même qu'il y a de meilleurs arguments.
On est également d'accord sur le fait que la filiation et le mariage n'aient aucun rapport. Je n'ai personnellement jamais parlé de filiation hein, je sais parfaitement que ça n'a pas d'impact sur la filiation. Simplement que l'absence de mariage aujourd'hui pose un problème au niveau de la gestion de l'enfant qui vit dans un couple homosexuel (sans prendre en compte les "vrais" parents - ce qu'on n'a pas le droit de faire en France, on peut le faire à l'étranger : PMA, GPA, et les personnes concernées ne se gênent pas pour le faire - et pour les tatillons, je sais bien que ces sujets ne sont pas concernés par la loi), essentiellement en cas de décès (garde, héritage...).

Mais je persiste, les arguments "pour" présentés ici sont les plus mauvais et sont du coup très faciles à réfuter. Il y en a de bien meilleurs mais je ne vais pas me risquer à les présenter, le net pullule de billets sur le sujet et rédigé par de meilleures plumes que la mienne... Le vôtre étant dans le top 10 : cela ne concerne que les contractants, alors qu'est-ce que ça peut leur foutre aux autres ?

Si vous voulez de vrais arguments pour, allez voir la série de billets de maitre Eolas sur le sujet, qui résume notamment l'état du droit actuel. Rien que ce résumé est le meilleur argument pour, et il est indéniable.

4. le 24 janvier 2013 (15 h 09), par KG :

Cela dit, je ne comprend pas moi non plus les passions que cela déclenche.
On reproche au gouvernement de s'occuper de ça plutôt que du chômage, mais il y a nettement plus de gens qui descendent dans la rue pour ce sujet que pour autre chose... Faudrait savoir.

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Manu